Divine déambulation pour le solstice d’été

TRAMcomplet

 

TRAM est une association regroupant des structures consacrées à l’art contemporain en Ile de France. Ces lieux sont assez diversifiés  et regroupent des centres d’art, musées, écoles d’arts, collectifs d’artistes, fondations et fracs. Les structures partenaires s’engagent à mener différentes actions à destination des artistes et du public, notamment à travers une offre de médiation culturelle témoignant de la richesse de la programmation culturelle concernée par l’art contemporain en région parisienne.

Le parcours Hospitalités N°5  est une manifestation du réseau organisée tous les deux ans et dont c’est la cinquième édition. Cette année 11 parcours sont proposés entre le 30 mai et le 5 juillet. Le parcours est coordonné autour d’un déplacement collectif en autocar dans des lieux retenus pour leur proximité géographique ; nous commençons avec le Musée d’Art Moderne, le Mona Bismarck American Center, puis direction l’Ecole Supérieure des Beaux-Arts de Paris puis pour terminer le Centre d’Art de la Ferme du Buisson à Noisiel.

Ce vendredi 21 juin, jour de solstice, fut l’occasion d’une première incursion au sein d’une journée organisée par l’association consacrée à l’art contemporain TRAM, dans le cadre d’un parcours itinérant baptisé « Hospitalités N°5 ». C’est en me rendant pour la première fois au mois de mai à la Ferme du Buisson que j’ai pu découvrir l’existence de cette journée, grâce à l’équipe du centre d’art qui y est installé. Outre le fait de découvrir ce lieu remarquable, j’ai beaucoup apprécié le travail mené par l’artiste californienne Emily Mast pour sa première exposition rétrospective en France. Participer à cette journée m’a également permis de découvrir des personnalités insolites et des œuvres réjouissantes.

Nous cheminons avec l’artiste Barbara Manzetti qui a effectué un pélerinage parmi 32 centres d’arts d’île de France partenaires du réseau TRAM. L’artiste propose une intervention artistique en corrélation avec le parcours “Hospitalités”.

Elle se déplace à pied et évoque l’expérience de son itinéraire, à travers un ensemble de textes écrits. La prestation physique liée à son travail est importante. Elle incarne corporellement ses écrits par une succession de lectures. Ses interventions s’apparentent à une forme performative.

18506605224_3646be654b_k

photo: © Lo Duca Rémi. Performance de Barbara Manzetti (gauche).

Les deux commissaires et critiques d’art Laetitia Chauvin et Clément Dirié répondent également à l’invitation de TRAM avec la revue qu’ils ont créés et qui est consacrée à la jeune création, « Code 2.0 » http://www.codemagazine.fr/. Ils proposent sur quelques-uns de ces parcours une boite vocale : « Art critics by telephone », “la boite vocale qui répond à toutes les questions que les visiteurs se posent sur l’art contemporain.” L’idée est assez amusante dans un contexte où les formes de l’art contemporain font question et sollicitent des réponses qui ne sont pas forcément celles auxquelles on s’attend.

Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris : ‘Henri Darger’ et ‘Apartés 2015’

La commissaire de l’exposition Mme Choghakate Kazarian présente rapidement l’exposition consacrée à l’artiste américain Henri Darger. Quarante-cinq oeuvres ont été données au MAM par la succession de l’artiste il y a environ trois ans, représentée par la veuve du photographe Nathan Lerner. Né en 1892, Darger a vécu une existence très modeste à Chicago et meurt en 1973. Il a énormément travaillé autour de l’écriture de son roman “The Story of the Vivian Girls, in what is Known as the Realms of the Unreal, of the Glandeco-Angelinnian War Storm, Caused by the Child Slave Rebellion”, qui fait environ 15000 pages. L’artiste a imaginé une épopée dont les héroïnes sont sept petites filles baptisées les Vivian Girls, au sein d’un conflit opposant deux peuples dans une logique manichéenne : les gentils angéliniens contre les méchants glandéliniens. Le travail de Darger est bluffant tant par les motifs choisis et la profondeur de l’environnement qu’il a créé autour de ses personnages. Parfois sous la forme de fresques de grande taille, il a dessiné et peint un monde qui fera référence et qui influencera de nombreux artistes. Ceux-ci y feront plus ou moins explicitement référence, comme Justine Kurland avec Battlefield (1969) ou encore Paul Chan avec Happiness (Finally) After 35,000 Years of Civilization (1999-2003). Darger opère dans un basculement entre ce que lui permet sa fragilité émotionnelle et psychologique et la richesse de ses inventions créatives. Il s’inspire de la littérature enfantine et de l’imagerie de la petite fille idéale.

Les formes rêvées et dépeintes par Henri Darger sont également susceptibles de faire écho à l’exposition que nous traversons par la suite au MAM, « Apartés 2015 ». Nous y sommes accompagnés par des jeunes artistes qui ont été invités par le musée à curatorier cet espace à partir des collections récemment acquises. Ils se sont interrogés sur l’idée d’appartenance/exclusion à une communauté. Ce questionnement identitaire peut conduire à la création de sa propre tribu, d’un monde à soi fait de codes énigmatiques à celui qui reste en dehors. Alain Della Negra et Kaori Kinoshita ont travaillé ensemble sur ces questions et interviennent pour nous expliquer leur choix dans la construction de l’exposition « Apartés 2015 ».

Ils sont intéressés par les possibilités de transformation de l’entité humaine, la manière dont cela peut prendre place dans un monde virtuel. La facilité nouvelle de jonction entre ces deux mondes, le virtuel et le réel qui finalement se confondent, ces idées s’épanouissent à travers l’omniprésence des réseaux et plus largement d’Internet.  Ils participent depuis mi-mai à l’exposition ‘Apartés 2015’ avec deux autres artistes, Isabelle Cornaro et Gyan Pänchal. Le MAM leur propose de choisir des œuvres issues de la collection du musée et de mettre en place un dialogue avec leurs propres travaux récemment acquis.

Della Negra et Kinoshita présentent entre autres un film qu’ils ont co-réalisé,  ‘La Tanière’ tourné en 2009 à propos de la communauté des « furries« . Ceux-ci décident de vivre en adoptant un avatar animal, et en revêtant un costume de peluche qui fait écho avec le choix de leur animal totem. Quelques membres de la communauté furry française sont venues à notre rencontre. J’étais ravie de les voir dans leurs costumes si apprêté, bien que les interactions soient somme toutes assez limitées. En endossant le rôle de son furry, il s’engage à ne plus communiquer verbalement avec les personnes étrangères, si ce n’est par le biais d’un intermédiaire membre de la communauté.

19133319392_4c673062cc_k

Un membre de la communauté Furry. photo: © Lo Duca Rémi

Mona Bismarck American Center / Performance d’Emily Mast : Index

L’American Center accueille une performance chorégraphique de l’artiste américaine Emily Mast, baptisée « Index« . Cette œuvre vivante est conduite par deux danseurs qui se déplacent dans les différentes pièces vides du rez de chaussée de la Fondation. La chorégraphie est empreinte de références aux travaux montrés dans les vidéos de l’exposition Missing, Missing. L’usage formel de baguettes de pain et de citrons était déjà employée dans le travail performatif « ENDE (Like a New Beginning) ». Le corps peint de couleurs primaires, les danseurs exécutent une série de mouvements entre la danse, la gymnastique et l’expression corporelle. Ils utilisent parfois des objets annexes, comme un prolongement de leur corps, comme une insolite baguette ; les mouvements opérés sont en corrélation avec la musique christalline, parfois joyeuse, parfois inquiétante, parfois entêtante comme la ritournelle d’un disque rayé qui voudrait épuiser l’étendue de ses possibilités. De nombreux bruitages sont également utilisés et rythment l’action en cours. L’empreinte physique des corps de danseurs s’accompagnent d’un inventaire ludique des interactions possibles entre ces objets détournés et les formes du corps humain.

18508816493_9015c40920_k

Performance d’Emily Mast : Index. photo: © Lo Duca Rémi

 

Nous déjeunons dans le jardin de l’American Center et avons le plaisir de déguster de savoureux cupcakes. Les furries nous accompagnent et suscitent la curiosité des personnes présentes. Peu de personnes n’osent cependant interagir avec eux, malgré la présence de leur interprète humain. Leur présence est rafraichissante et nous oblige à nous interroger sur notre propre conception de ce qui fait société. De là, nous partons en bus pour l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux Arts où s’expose actuellement Transmission, recréation et répétition. Les travaux d’étudiants jouxtent ceux des enseignants dans cette proposition de Sarina Basta, curatrice invitée par l’ENSBA dans le cadre du programme Curateur Gulbenkian.  Elle est chargée de contribuer au programme des expositions de l’ENSBA pour un an. Les travaux d’anciens étudiants des Beaux-Arts sont en dialogue avec des artistes pour qui la pédagogie représente une part importante de leur travail artistique. Une section de l’exposition est consacrée au peintre allemand Josef Albers, qui enseigna au Bauhaus la Théorie des matériaux (entre 1923 et 1933), puis l’usage de la couleur, des formes et des matériaux au Black Mountain College (1933-1950) et à Yale (1950-1959) aux Etats-Unis. Il y a également des travaux de Robert Filliou et de Joseph Beuys qui ont eu chacun un rôle pédagogique important.

Une part de l’exposition, intitulée Saisies du réel, s’intéresse à une sélection d’objets pédagogiques issus des collections de l’école, comme les écorchés de Jean Antoine Houdon (1776), et mettant en regard différentes époques et différentes techniques d’enseignement des fondamentaux, depuis le 16ème siècle.

Cette présentation montre comment la pédagogie instaurée par l’enseignant permet de mettre en lumière la subjectivité de l’artiste en transcendant la technique.

19123523622_c964cd5c59_k

Ecole Nationale Supérieure des Beaux Arts: Transmission, recréation et répétition. photo: © Lo Duca Rémi

Le parcours se termine par la visite de l’exposition Missing Missing en présence de l’artiste Emily Mast, sur une invitation de la directrice du Centre d’Art de la Ferme du Buison Julie Pellegrin.

L’artiste a réfléchi à une proposition à partir des traces de ses performances passées. Quatre vidéos disseminées dans l’installation ainsi que les « décors » avec lesquels il est possible d’inter-agir : ballons de gymnastique, coussins, tapis, nombres d’éléments évoquent des pratiques corporelles comme le yoga ou la danse comme cela est pratiquée dans la vidéo B!RDBRA!N, ou encore ENDE (Like a New Beginning).

Conçue comme un jeu de piste peuplé d’indices l’exposition est également un parcours rétrospectif sur des oeuvres révolues pour lesquelles subsiste le fantôme.

Les objets présentés sont autant de réminiscences vis à vis du travail performatif d’Emily Mast. Apparaissant dans les vidéos, ils sont  sans cesse manipulés. Pour Missing, Missing, ils font appel à l’implication du public. Nous nous retrouvons face à une succession de scènes qui sont autant de compositions fugaces et vulnérables.  Emily Mast entretient une communication très efficace entre le langage corporel, l’oralité, les formes plastiques et les objets, proche de l’oeuvre de Guy de Cointet (cf. Tell me 1975-2006 au CRAC de Sète). Avec amusement, l’absurdité, les relations entre les mots et les choses, les objets et leurs signe, toutes ces valeurs sont régulièrement rejouées et remises en cause.

Nous pouvons expérimenter par nous même l’activation de certaines de ces scènes, en roulant sur les ballons de gymnastique, en utilisant la balançoire présente dans la première pièce. L’exposition est conçue selon un jeu scénographique précis où le spectateur avance d’indice en indice pour mieux progresser dans l’univers sensoriel de l’artiste. J’ai tout particulièrement les couleurs choisies par l’artiste et qui participent vraiment à nous installer dans un espace ludique et confortable, réconfortant même. Tout comme nous pouvons nous allonger sur des coussins posés à même le sol, une certaine détente est prégnante un peu partout dans l’espace, qui va de pair avec l’idée du jeu.

18508431103_a6681f0e93_k

Missing Missing, Ferme du Buisson, Emily Mast. photo: © Lo Duca Rémi

A l’issue de la visite, nous serons invités à prendre un verre dans la cour de la Ferme du Buisson, et à échanger avec l’artiste et les différents invités qui nous ont suivi jusqu’ici puis de retour à Paris  en autocar. Les parcours TRAM gagnent à être connus et proposent une belle ouverture sur des lieux éloignés de la scène parisienne. Une expérience que je renouvellerai avec bonheur.

Article: Lydie Essayan. / Photographies: Rémi Lo Duca

Plus d’infos et programme sur les visites TRAM: www.tram-idf.fr

Post Your Thoughts

CAPTCHA *