Une collection d’ambrotypes japonais: conversation avec Jérémy Rasse.

HISTORIQUE ET PROCEDE – Jérémy, tu collectionnes depuis 3 ans des ambrotypes japonais, peux-tu nous décrire en quelques mot ce procédé photographique?

J.R: C’est une plaque de verre que l’on recouvre d’une couche de collodion préparée pour recevoir des cristaux d’argent, ça a l’aspect d’un vernis gluant. La plaque est ensuite plongée dans un bain de nitrate d’argent pour devenir photosensible. Il y a des difficultés de mise en oeuvre selon la saison, la plaque qui doit être humide sèche très vite alors que la sensibilité est faible, seulement 1 iso. C’est pour cela que l’on voit régulièrement des photos d’enfants où les visages sont flous car ils devaient rester immobiles, parfois plusieurs minutes. Le photographe devait rapidement retourner au laboratoire pour révéler puis fixer la plaque. Les ambrotypes ont parfois l’allure d’un morceau de verre cassé car la technique de découpe du verre n’était pas encore arrivée au Japon. C’est aussi la raison pour laquelle un cadre en bois a été rajouté dans la boite; il cache les imperfections des bords de la plaque.

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© Jérémy Rasse – www.japanese-ambrotypes.com

De quelle époque sont ils représentatifs?

J.R: J’ai quelques photos de la fin de l’époque Edo (circa 1860) mais la majorité a été réalisée durant l’Ère Meiji entre 1868 et 1912. Les studios japonais ont continué à utiliser tardivement le collodion humide durant l’Ère Taishō, parallèlement aux procédés plus récents de cette époque.

Ce qui fait la particularité de l’objet c’est sa boite en bois de paulownia, qui permet une excellente conservation et que l’on retrouve uniquement au Japon. Les japonais utilisent ce bois depuis des siècles pour fabriquer de nombreux objets comme les getas (chaussures traditionnelles) ou le koto (harpe japonaise). On retrouve assez souvent des inscriptions dans ces boîtes, qui permettent d’identifier la période, ainsi que d’autres informations ; les plus communes étant l’identité de la personne, son âge et l’année de prise de vue. Je trouve parfois des descriptions plus longues à l’intérieur du couvercle.

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© Jérémy Rasse – www.japanese-ambrotypes.com

Un autre élément intéressant est la présence d’accessoires ou de meubles européens dans les studios japonais. Durant l’Ère Meiji il était très difficile et coûteux d’en importer depuis l’Europe, ils étaient réservés à la noblesse. C’est pourquoi dans un premier temps on pouvait voir des japonais vêtus de kimono sur des chaises hollandaises, symbole de pouvoir et de richesse. Ensuite, ces mises en scènes sont vite devenues une attraction populaire, tout le monde voulait se faire photographier en costume européen, avec un chapeau ou un parapluie le temps de la prise de vue. Ce sont les ambrotypes qu’on retrouve le plus aujourd’hui.

Les reconstitutions d’us et coutumes sont très recherchées par les collectionneurs étrangers mais ont une valeur historique assez faible. Des photographes étrangers tels que Felice Beato, Adolfo Farsari ou Stillfried ont photographié des reconstitutions qui étaient destinées à la vente d’albums pour les voyageurs. Ces derniers selectionnaient les photos qui composaient leur album. En rentrant chez eux, ils pouvaient ainsi raconter leur voyage, quelque peu embelli par les images. Ce regard occidental a néanmoins fait évoluer la façon dont les japonais voyaient leurs pays et a contribué à rendre célèbre plusieurs sites autrefois fréquentés par la population locale comme le grand bouddha de Kamakura (Daibutsu). Kusakabe Kimbei, assistant de Stillfried a continué ce travail tout en rachetant les fonds photographiques de Stillfried, qui étaient eux-mêmes composés de ceux de Beato lors de son départ du Japon.

LA COLLECTION. –Les sujet semblent donc avoir une importance sur la valeur et l’attrait des collectionneurs? 

J.R: Oui clairement, dès que la photo représente un Samurai, un prêtre ou une scène en extérieur, peu importe si le sujet est beau, la photo a beaucoup plus de valeur. Pour ces ambrotypes les prix peuvent monter très vite, de vingt à cinquante fois la valeur habituelle surtout quand les inscriptions sur la boite décrivent avec précision la personne et sa qualité. Quand c’est une belle jeune femme, un enfant ou une photo originale car non habituelle, cela fait aussi grimper sa côte. Le fait que la plaque soit vernie ou la présence de la signature d’un studio peut également leur donner de la valeur.

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© Jérémy Rasse – www.japanese-ambrotypes.com

– Peux tu nous expliquer comment tu as commencé ta collection

J.R: Je suis passionné par la culture japonaise depuis de nombreuses années et ma première visite au Japon en 2012 n’a fait que raviver mon goût pour ce pays et sa culture. J’ai voulu associer mes deux passions qui sont le Japon et la photo sur une collection « coup-de-coeur », j’ai commencé par acheter des photos sur papier albuminé coloré de 1880, en 20×27, puis j’ai fini par trouver des ambrotypes.

Plusieurs éléments m’ont donné l’envie de démarrer une collection d’ambrotypes : la boite en paulownia, la manière de photographier, les accessoires et bien sûr l’histoire des personnes qui sont les sujets de ces images. L’argent et le verre donnent une sensation de réalisme, de volume ; on a l’impression de revivre les scènes, comme des petites portes pour remonter le temps. Il y a aussi le fait de rassembler une collection de qualité, tant au niveau esthétique qu’historique. Je m’efforce de faire des recherches sur chaque photo, pour pouvoir en partager l’histoire et mieux orienter la suite de la collection.

Concernant les acquisitions, j’ai commencé par internet via les moteurs de recherches puis petit à petit j’ai trouvé des contacts qui m’aident à chercher sur place. J’envisage prochainement de m’y rendre plusieurs semaines pour tenter de faire des trouvailles. Les prix de ces photographies sont très variables, elles démarrent généralement à 50€ au Japon pour des photos communes. La moyenne se situe vers 200€. Certaines peuvent partir jusqu’à 20.000€ essentiellement à l’étranger pour celles attribuées à des photographes connus.

Quel regard ont les japonais aujourd’hui sur ces objets historiques? 

J.R: Les japonais accordent une grande importance à la photographie, la mémoire et à l’histoire de leur pays néanmoins ce n’est pas courant de voir des ambrotypes, même au Japon. Dans l’ensemble ils sont admiratifs du procédé et des scènes représentées mais c’est beaucoup moins exotique pour eux. Je suppose que s’ils revendent leurs photos de familles aujourd’hui, c’est qu’ils n’arrivent plus à identifier les personnes présentes dessus.

Merci à Jérémy Rasse pour sa participation. N’hésitez pas à le contacter pour échanger avec lui sur le sujet ou l’aider à faire évoluer sa collection: contact@jeremyrasse.com

Retrouvez sa collection sur: www.japanese-ambrotypes.com